CAFÉ CARBONE

- Infolettre -

Chronique technique

Les apports de fumiers au champ jouent un rôle clé dans la fertilisation des cultures et contribuent à la santé des sols. Malgré ces avantages, leur entreposage constitue souvent une source importante d’émissions de GES pour les entreprises agricoles.

Bonne nouvelle : plusieurs stratégies permettent de réduire ces émissions. Découvrez-les dans cette chronique!

Comment les fumiers émettent-ils des GES?

Durant l’entreposage, la décomposition de la matière organique, notamment sous l'effet de bactéries, émet du méthane (CH4) et du protoxyde d’azote (N2O), deux puissants GES.

Le CH4 : Les bactéries méthanogènes produisent du méthane lorsqu’elles décomposent la matière organique en l’absence d’oxygène, comme c’est souvent le cas quand les déjections sont gérées sous forme liquide (forme dominante en production porcine et laitière).

Le N2O : D’autres microorganismes minéralisent l’azote organique pour en faire de l’ammonium. Selon la disponibilité en oxygène, des processus s’enclenchent :

  1. En présence d’oxygène, l’ammonium est transformé en nitrates (nitrification);
  2. En l’absence d’oxygène, les nitrates sont transformés en N2O et en diazote (N2) (dénitrification);
  3. L’ammoniac, également émis par les déjections, peut aussi être à l’origine d’émissions de N2O indirectes sous certaines conditions

Cette alternance d’anaérobie et d’aérobie est typique de la gestion solide des déjections, où les précipitations ont d’ailleurs aussi un impact : un amas exposé à la pluie entraîne des conditions pauvres en oxygène, ce qui exacerbe les émissions.

Pourquoi les émissions de GES associées à la gestion des fumiers peuvent-elles être très différentes d’une ferme à l’autre?

Plusieurs facteurs influencent les émissions de GES des fumiers, notamment la composition des déjections, le type de gestion, la durée d’entreposage, la température et le pH. Bien que plusieurs processus complexes soient en cause, des leviers sont à la portée des producteurs québécois pour réduire les émissions de GES associées à la gestion des fumiers.

1. La composition des déjections

Les bactéries qui émettent du CH4 et du N2O utilisent la matière organique facilement dégradable présente dans les déjections comme source d’énergie. Plus les déjections contiennent de matière organique, plus le potentiel d’émission de GES est élevé. Or, la composition des déjections animales est notamment influencée par l’alimentation : si elle est plus digeste, les déjections seront plus pauvres en matières organiques et présenteront un potentiel de production de GES plus faible.

Stratégies de réduction potentielles

  • Optimiser la digestibilité des fourrages et de la ration.

  • Équilibrer les protéines et l’énergie de la ration.

  • Améliorer l’efficacité alimentaire

2. L’effet du type de gestion et de la durée d’entreposage

Que la gestion soit liquide ou solide, la durée d’entreposage influence fortement les émissions de GES. Plus celui-ci est long, plus les bactéries pourront dégrader une part importante de la matière organique, entrainant ainsi davantage d’émissions de GES. En augmentant la fréquence d’écurage dans les bâtiments et des épandages aux champs pour réduire la durée d’entreposage des fumiers, on réduit le temps où les déjections sont dans des conditions propices aux émissions de GES.

Stratégies de réduction potentielles

  • Ajouter un ou plusieurs épandages.

  • Augmenter la fréquence d’écurage.

  • Vider complètement la fosse pour se débarrasser de l’inoculum bactérien.

  • Optimiser l’utilisation des pâturages pour réduire la quantité de déjections entreposées.

Le cas concret de la Ferme Alain et René Rodrigue inc.

Alain et René sont producteurs laitiers en Mauricie et cherchaient une manière de réduire les émissions de GES de leur fosse à lisier, tout en voulant optimiser la rotation de cultures pour augmenter les superficies en blé d’automne. Leur régie d’épandage était relativement traditionnelle : un épandage de printemps en présemis du maïs et du soya, puis un épandage d’automne après la dernière coupe de luzerne. Sous cette régie, les émissions attribuables à la fosse étaient de 730 t éq. CO2. En participant au projet du Laboratoire vivant – Racines d’avenir, ils ont pris conscience des répercussions de la gestion des déjections sur leur bilan carbone et se sont donné comme objectif d’ajouter deux nouveaux épandages à leur régie : un à l’été sur les prairies et un à la fin de l’été avant le blé d’automne. Concrètement, cela a permis de réduire les émissions de GES de 27 % en seulement une année. Pour les prochaines saisons, Alain et René prévoient implanter un cultivar de maïs plus hâtif pour leur permettre d’augmenter les superficies en céréales d’automne, et ainsi profiter davantage des revenus que cette culture leur offre.

Apprenez-en davantage en visionnant ce webinaire

3. Le rôle important de la température

Lors de l’entreposage, la température du lisier, influencée par la température de l’air et l’exposition au soleil, a une incidence importante sur les émissions de GES. Plus le lisier est chaud, plus les bactéries responsables des émissions de CH4 sont actives.

Dans le cadre du Laboratoire vivant – Racines d’avenir, des essais réalisés de mai à novembre 2024 dans des fermes québécoises ont permis d’établir que la température du lisier dans une fosse atteint en moyenne 20,5 °C à la fin de l’été. Ces mêmes essais ont également permis de démontrer que pour la fosse la plus chaude, la température atteinte a été de 26,1 °C à la fin de l’été. Dans cette situation, les émissions de CH4 ont été estimées supérieures de 40 % à celles observées à la température moyenne des fosses. À l’inverse, lorsque la température maximale atteinte à la fin de l’été était de 1,9 °C sous la moyenne (fosse la plus fraiche dans laquelle des mesures ont été réalisées), les émissions estimées diminuaient de 8 %. En bref, minimiser la température de la fosse contribue à réduire les émissions de GES.

Stratégies de réduction potentielles

  • Couvrir la fosse pour réduire le rayonnement solaire :

  • Retarder la vidange de la fosse au printemps pour conserver plus longtemps le lisier refroidi par l’hiver.

4. Le pH du lisier

Le pH du lisier dans la fosse a aussi un effet sur les émissions : plus celui-ci est faible (pH acide), moins les bactéries disposent d’un milieu propice pour décomposer la matière organique. Dans le cadre du Laboratoire vivant – Racines d’avenir, une stratégie innovante visant à réduire le pH de la fosse en y ajoutant de l’acide sulfurique est maintenant mise à l’essai en conditions réelles à la Ferme Bertrand Simoneau. Des essais réalisés au cours de l’été 2025 à la station expérimentale de Deschambault ont permis de tester le protocole. D’ailleurs, ces essais se poursuivent en parallèle afin de documenter et de valider la procédure.

5. D’autres stratégies de réduction innovantes

  • Séparer les phases liquides et solides des déjections pour créer une fraction liquide faible en matières organiques dégradables et une fraction solide mieux aérée.

  • Développer la biométhanisation des fumiers : l’objectif est de favoriser la production et la captation du CH4 (biogaz) pour le valoriser en énergie renouvelable.

  • Ajouter des inhibiteurs de nitrification et d’uréase lors de l’épandage pour ralentir la libération de nitrates et réduire les émissions de GES des sols.​​​​​​​

Projet inspirant

Approche interdisciplinaire - production laitière

Quand l’interdisciplinarité est au service des fermes laitières

Depuis l’été 2025, trois producteurs laitiers, Alain Lemieux (Ferme Lizière, Bas-Saint-Laurent), Frédérick Alary (Ferme Raymond Alary et Fils, Lanaudière) et Nicolas Lavoie (Ferme Lavoie, Saguenay–Lac-Saint-Jean), travaillent avec leur équipe interdisciplinaire pour relever des défis bien concrets :

  • maintenir la productivité du troupeau en contexte de changements climatiques;
  • optimiser la production fourragère et soutenir la performance du troupeau;
  • renforcer la résilience de l’entreprise face aux sécheresses.

Chacune des équipes a élaboré un plan d’action adapté aux objectifs et sa mise en place est déjà bien amorcée : implantation de nouvelles prairies et d’une haie brise-vent, optimisation des rotations des cultures et de l’alimentation du troupeau, travaux de drainage et de nivellement, analyses des rendements et des choix de cultivars, et plus encore.

​​​​​​​

Déjà, des résultats sont constatés! À la Ferme Raymond Alary et Fils, Frédérick Alary observe une meilleure utilisation des fourrages et une amélioration de la gestion des vaches taries et des animaux de remplacement, avec des retombées positives sur les performances du troupeau. Au-delà des résultats techniques, c’est la collaboration qui fait la différence.

Comme le résume Alain Lemieux, « l’approche interdisciplinaire représente un véritable gain de temps et permet une meilleure qualité d’analyse ». Alain en profite d’ailleurs pour nommer les principaux avantages d’une telle approche, notamment : « une vision globale des problématiques, une intégration des dimensions techniques, économiques et financières, des échanges constructifs entre les conseillers et une plus grande ouverture aux solutions et aux possibilités de financement ».

Frédérick Alary ajoute que cette approche « apporte une réelle valeur ajoutée à la prise de décision ».

Pour sa part, Nicolas Lavoie souligne que « les rencontres interdisciplinaires apportent beaucoup d’idées et de pistes de solution. Le défi pour le producteur est ensuite de prioriser ces recommandations et de les intégrer dans ses opérations quotidiennes. La vraie valeur ajoutée, c’est quand le conseil devient concret et s’intègre réellement à la gestion de l’entreprise ».

L’accompagnement se poursuivra au cours des prochains mois avec le suivi des plans d’action des entreprises participantes. Les apprentissages seront également partagés avec l’ensemble du milieu grâce à cinq webinaires (formations reconnues par l'Ordre des agronomes du Québec) qui seront offerts prochainement (septembre et octobre 2026).

​​​​​​​

Actualités

Inscrivez-vous : Rencontre Laboratoire vivant – Lait carboneutre
et Méthane Québec

Le 23 septembre 2026, participez à une journée consacrée au partage des plus récents résultats de deux projets phares de la filière laitière québécoise. Une occasion de découvrir les avancées de la recherche, d’échanger avec les équipes de projet et de réseauter avec les acteurs du milieu.

Au programme :

  • Présentation des résultats et des connaissances issues des projets de recherche
  • Échanges avec les différents acteurs de la filière

Date : Mercredi 23 septembre 2026, de 9 h à 16 h
Lieu : Best Western de Drummondville ou en participation virtuelle

Formation reconnue par l’OAQ

Cette activité est reconnue par l’Ordre des agronomes du Québec et permet de suivre 4 h 25 de formation régulière vérifiée, dont 35 minutes en éthique, déontologie et pratique professionnelle.

Je m'inscris

La tournée BOvins pour le climat

Déjà, deux des trois activités estivales de BOvins pour le climat ont eu lieu!

Le 23 juillet dernier, Isabelle, Daniel et leur fils nous réservaient un accueil particulièrement chaleureux à leur ferme, Élevage du petit veau, à Ste-Hélène-de-Kamouraska. Plus de 50 participants, dont 23 producteurs, se sont réunis pour assister à une conférence sur la génomique en production vache-veau, participer à des ateliers extérieurs portant sur la gestion des pâturages, la gestion des fumiers et le sursemis et prendre part à la présentation du bilan carbone de la ferme hôte. Une journée riche en apprentissages, en échanges et en rencontres inspirantes!

Le 12 août dernier, c’est Elisabeth Ferland et Sylvain Cloutier de la Ferme BCA SENC à Saint-Zacharie en Chaudière-Appalaches qui ont ouvert les portes de leur entreprise pour accueillir plus de 60 participants, dont 40 producteurs. Encore une fois, cette journée a permis aux producteurs, conseillers et intervenants d’échanger leurs expériences et de découvrir des pratiques concrètes en lien avec la réduction des émissions de gaz à effet de serre, l’amélioration de l’efficacité du troupeau, la gestion des pâturages et le sursemis. Une occasion de repartir avec de nouvelles idées à mettre en œuvre!

Vous êtes producteur, conseiller ou intervenant de l’Estrie et vous œuvrez en production bovine ou ovine? Il est encore temps de vous joindre à nous! Ne manquez pas la dernière activité estivale de BOvins pour le climat :

Je m'inscris

Faites connaissance avec notre conseiller scientifique

Sylvestre Delmotte

Originaire de la France, Sylvestre Delmotte est ingénieur agronome depuis 2008 et détient un doctorat en agronomie depuis 2011. Au fil de sa carrière, il a mis son expertise au service de nombreux projets liés à l’agriculture durable, notamment en étudiant les répercussions des changements climatiques sur les conflits d’usage de l’eau au Québec ainsi qu’en contribuant à développer la méthode de diagnostics de durabilité d’entreprises agricoles IDEA-Qc.

Depuis 2017, il participe aux projets du CDAQ portant sur les changements climatiques, et agit actuellement comme consultant stratégique et conseiller scientifique pour le CDAQ. Impliqué dans l’ensemble des projets de l’organisation, il a notamment contribué à la création du plan climat Agriclimat. Il a également contribué à l’idéation et au déploiement des projets Laboratoire vivant – Racines d’avenir et Laboratoire vivant – Lait carboneutre tout en contribuant au projet BOvins pour le climat et à plusieurs autres initiatives.​​​​​​​

Au-delà de son expertise scientifique, Sylvestre se distingue par son excellente capacité à vulgariser l’information complexe. Conférencier apprécié, il accorde une grande importance aux échanges avec les producteurs, les conseillers et les intervenants du milieu. Sa vision et ses méthodes de travail sont une véritable valeur ajoutée pour les projets et les services du CDAQ.

💡Une expérience à partager, une pratique inspirante à mettre de l’avant ou une question à soulever?

Vous pourriez collaborer à l’infolettre! Écrivez-nous à  info@cdaq.qc.ca.

Abonnez-vous dès aujourd'hui pour recevoir chaque numéro directement dans votre boîte courriel : Inscription à l'infolettre Agriclimat

 

Agriclimat est financé par le gouvernement du Québec dans le cadre d’Action-Climat Québec, un programme coordonné par le Fonds d’action québécois pour le développement durable et qui découle du Plan pour une économie verte 2030.