La ruelle, cet endroit sacré pour les enfants de mon époque, asphaltée mais sans circulation automobile. Dénuée de toute verdure, elle laisse apparaßtre un alignement d'escaliers. Des cordes à linge à perte de vue. Chaque lundi, elles nous révÚlent la composition de chaque famille : des gars avec des overalls de travail, des jupes alignées selon leur grandeur, des chemises blanches et tout au bout, des brassiÚres. On pouvait compter le nombre d'enfants, leur sexe et leur ùge.
Mais nous, les enfants, on en avait rien à cirer. La ruelle, notre terrain de jeux, lieu interdit aux adultes. Et puis, notre jeu préféré, la cachette.
On n'avait pas Ă s'appeler pour se rejoindre. On avait tout simplement Ă sortir de la maison, Ă claquer la porte et voilĂ que notre petite meute se rejoignait, des gars, des filles du mĂȘme Ăąge.
Notre saison préférée, vous vous en doutez : l'été. Notre moment préféré : tout de suite aprÚs le souper. On attendait la fraßcheur laissée par le soleil couchant.
à l'abri des regards parentaux, on désignait le compteur ou la compteuse.
J'aimais mieux quand c'Ă©tait Ă moi de me cacher et faire alliance Ăve-Charlotte, mon amie Ginette. On ne s'Ă©loignait jamais trop. Il fallait surtout dĂ©nicher une nouvelle cachette, celle qui n'avait jamais Ă©tĂ© utilisĂ©e.
Quand le décompte de 100 commençait, on détalait.
« Viens Ginette, on va se cacher au bout de la ruelle. J'ai vu un hangar au deuxiÚme étage qui n'est jamais fermé ».
On court le plus vite possible, on monte l'escalier, ouvre la porte du hangar et on essaie de voir dans la ruelle sans ĂȘtre aperçues.
C'est Richard qui compte. Il cherche partout puis il découvre Alain. Ils se mettent tous les deux à courir et puis Alain arrive en premier au but délivré. Richard s'impatiente. Ginette et moi, on est bien cachées. Si on sort, c'est certain que Richard va arriver avant nous au but.
C'est long, j'attends. Puis impatiente, je prends une chance et je me mets à courir sans attendre Ginette et, coup de chance, j'arrive avant Richard, moi aussi délivrée.
Et puis, je pense Ă Ginette, je m'inquiĂšte, je tente d'attirer l'attention de Richard pour permettre Ă Ginette de se dĂ©livrer. Quand nos mĂšres sortent sur leur galerie et nous appellent, fini la cachette. La partie se termine et toujours pas de Ginette. Je me dĂ©pĂȘche d'aller avertir Ginette avant qu'elle soit punie pour son retard.
Je la trouve endormie avec un bĂ©bĂ© chat dans les bras. Je la secoue pour la rĂ©veiller. Elle est toute perdue, se demande oĂč elle est et se met Ă pleurer. Je la prends dans mes bras espĂ©rant la consoler, et la ramĂšne chez elle.
Demain, Ginette, c'est elle qui va compter. Comme ça, elle va rester réveillée.